D'Algérie, j'ai ramené des souvenirs musicaux qui constituent un pan essentiel de ma culture musicale et de ma créativité : les noces chaouies de notre cour intérieure, les chants de la synagogue de Saïda, mon village, la musique du 1er Étranger, le régiment de mon père, les complaintes de sa Bretagne natale, et le violon andalou de mon oncle David.
Pris dans la tourmente historique qui conclut un malentendu sanglant et propulsés sur les routes de l'exil, débarquant à Marseille, puis à Cassis, nous nous sommes fixés enfin à Aubagne, dans la Provence encore authentique des années 1960 où le Coupo Santo suppléait à la Marseillaise en toutes occasions... Là, l'enfant de sept ans que j'étais a vite fait de se reconstruire une identité à partir de la cour de l'école et de la bande de la place de l'Église où le provençal, langue, us et coutumes, avait largement droit de cité. Ce provençal que maman prenait pour de l'italien...
J'ai grandi dans la vallée de l'Huveaune où l'on fête encore la Saint-Éloi à grand fracas d'attelages bigarrés au son des galoubets, quand ce ne sont pas les fifres et les tambours qui arpentent la plaine et frappent à votre porte pour se faire offrir l'apéritif... Malheureusement ni la douceur du climat ni l'accueil auquel nous avons eu droit n'ont tempéré ce sentiment d'exode, de fin d'un monde.
Cependant, avec le juke-box du café de Maman, j'ai expérimenté combien la musique pouvait mettre du baume sur cette blessure : Bob Dylan, les Beatles, The Animals... furent comme un printemps rempli de promesses... Jeune homme, j'ai joué nombre de musiques différentes, jusqu'à en faire mon métier. Mais revenait souvent sous mes doigts, irrésistiblement, l'héritage berbero-andalou de mon oncle... Au début des années 1980, à la découverte de la Scuola de Cavaillon et de l'existence d'un judaïsme provençal, j'ai soudain cru comprendre pourquoi la porte Gachiou près des remparts du vieil Aubagne déclenchait chez moi une curieuse impression de « déjà vu » : j'appris que le hasard, qui n'existe pas, nous avait amenés dans un quartier qui fut celui de frères en exil il y a des siècles... Alors, lâchant la bride à mon imagination, j'ai couru après mon « Arche perdue » ! Cette histoire un peu mystique... au feeling... sans trop en connaître ni le pourquoi ni le comment... entre pèlerinage et tourisme, m'a conduit à courtiser les gracieuses synagogues du Comtat et les ruelles de la juiverie et ce jusqu'au mikvé (bain rituel) de Carpentras où je me suis immergé comme pour une purification de toutes les scories du malheur et de l'amertume...
Pour finir, c'est la désolation du vieux cimetière de L'Isle-sur-la-Sorgue qui m'a rappelé que ce monde, lui aussi, avait définitivement disparu, qu'il n'en subsistait que les pierres et l'histoire. Que le présent et l'avenir étaient suffisants...
Vingt-cinq ans plus tard, à l'occasion d'une démarche usuelle en bon juif sépharade, c'est-à-dire moyennement religieux, à l'occasion du nettoyage de Pessah (Pâques), j'ai transporté à la geniza (le dépositoire des textes sacrés hors d'usage) quelques haggadot (rituel de la sortie d'Égypte) aux pages tachées de vin et pas mal de revues gratuites et insipides qui font alterner à dessein la publicité avec les enseignements rabbiniques. Je connus alors un soudain « retour du refoulé » : à la manière du jeune arabe qui ne faisait que chercher une chèvre perdue, j'ai trouvé mon manuscrit de la mer Morte ! Trois pages photocopiées sur papier fax thermique qui, dès que j'ai tiré dessus, ont commencé à s'effilocher comme d'antiques papyrus... de la musique sacrée en partitions, avec mention d'un livre de prière édité en l'an pèbre à Carpentras!
Quoi de plus représentatif d'une identité, d'une culture, que sa musique ? Là aussi il fallut imaginer : quand j'ai joué ces notes, quelque chose s'est réincarné devant et en moi... La piste était bonne! Puis via Internet j'ai trouvé à la bibliothèque Inguimbertine les relevés de messieurs Jules Salomon et Mardoché Crémieux concernant le rituel judéo-comtadin suivant le minhag (la coutume) de la kehila (assemblée) de Carpentras. Ce fut le début d'une nouvelle quête jalonnée de voyages, de lectures et de rencontres, qui a abouti à la création de l'ensemble Nekouda, « le point » (la nekouda en hébreu, c'est le point de départ de la mélodie mais aussi par extension le point positif autour duquel l'âme se développe).
Ensuite il fallut encore imaginer ce que pouvait être la musique des Juifs de Provence jadis, essayer de recréer une instrumentation pertinente autour de ces lignes mélodiques, tout en tenant compte de l'environnement musical de l'époque : je fus saisi par la conviction que les sonneurs de l'époque étaient plus près des musiciens du Maghreb en esprit que les formes néo-classiques ou consistoriales - que tout le monde connaît - ne le laissent supposer... Ce que la recherche fiévreuse de l'adolescent ne réussit point, l'homme mûr l'obtint comme une grâce : accéder à ce passé par le biais vivant de la musique pour mieux s'enraciner dans cette Provence que j'aime plus que jamais.
Alain Huet
Musicien